Correspondance

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Lettre rédigée au crayon

St Dié le 3 septembre 1914

Chers parents

Ayant l’occasion de vous faire parvenir de mes nouvelles par une personne allant à Chambéry dont je ne sais encore si elle va pouvoir rentrer en ligne Française je vous écris quand même sans pouvoir vous faire part de mes nouvelles à fond afin que cette personne ne soit pas arrêtée comme espion si elle était fouillée car c’est pour ses propres intérêts qu’elle se rend dans cette ville.

D’abord chers parents je vous dirai que je suis pour l’instant prisonnier Allemand à l’hôpital de cette ville depuis le 27 j’ai été blessé ce jour même mais mes blessures à ce moment sont en bonne voie de guérison.

Nous sommes pansés par des médecins Allemands avec les plus grands soins que nous ne pourrions pas être mieux ailleurs et soignés par des sœurs et infirmières françaises. Donc chers parents ne soyez pas en souci de moi tout va aller pour le mieux j’espère. Je n’ai pas vu Emile et je ne sais ou son bataillon est à ce moment ayons bons espoirs pour lui.

Pour quand à Sibeyrand je ne sais ce qu’il est devenu et les camarades de Beaufort aussi car je suis tombé un des premiers. Il a été ramassé par la croix rouge Allemande avec les plus grands soins et a été porté dans une ferme voisine aménagée par eux; J’y ai passé la nuit et le lendemain dirigé sur l’hôpital St Dié. Depuis nous ne savons plus aucune nouvelle.

Le hasard a voulu que à l’hôpital même et dans la même chambre nous nous sommes rencontrés avec un du pays de Beaufort. C’est Antonin Bochet fils du menuisier mais à qui ses blessures ne lui permettent pas de parvenir à donner de ses nouvelles pour l’instant. Il me prie de vous faire part des siennes afin que vous les leur fassiez parvenir j’oubliais de vous dire soldat au 4e Génie. Son état quoique ayant été assez grave à un moment donné s’est beaucoup amélioré et s’en tirera assez facilement à ce moment. Il embrasse tout parent bien fort et un bonjour tout en attendant de leur écrire de sa propre main et de les revoir.

Pour l’instant nous ne pouvons nous suffire nous même seuls mais d’ici peu nous le pourrons et si l’un est plus en retard de guérison l’on se donnera la main.

Je ne vous ai pas donné des nouvelles de nos blessures où nous sommes blessés mais craignant de vous faire de la peine et certaines illusions qui ne sont pas je m’abstiens de vous en donner un détail. Tout ce que je vous recommande c’est de ne pas vous ennuyer de nous. Nous vous serons rendus en très bonne santé à la fin de la guerre.

je m’arrête là pour l’instant

Bon courage et inutile de nous écrire pour l’instant les lettres ne nous parviendront pas. A vous tous bonne santé et bonjour à tous.

Votre fils et frère qui vous embrasse bien fort

Bochet joseph 51 B Ch


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Carte blanche rédigée au crayon

Epinal le 20 septembre 1914

Chers Parents

Vous avez peut être reçu une lettre vous annonçant que j’ai été prisonnier blessé Allemand et une autre carte vous annonçant ma délivrance. Donc a ce moment j’ai été évacué jusqu’à Epinal le 17 je pense d’ici peu être dirigé à la destination où je dois achever ma guérison et d’où je pourrai recevoir de vous des nouvelles que j’attends avec impatience d’abord pour recevoir de l’argent car le jour que j’étais prisonnier j’ai été dépouillé de tout ce que j’avais de la somme de 110 francs qu’il me restait. Je suis sans argent depuis le 27 jour que je fus blessé. Que l’on soit assez bien soigné inutile de vous dire. Quelques sous me seraient utiles pour satisfaire à quelques petits désirs. Maintenant je vous dis que je suis blessé mais je ne vous ai encore donné la nature de mes blessures. Maintenant, tout va pour le mieux et pense d’ici 15 jours être guéri complètement; mais il me reste quelques petites infirmités pour la vie. J’ai été atteint par 4 balles une à la tête au rein au bras G et à la jambe gauche; avec tout cela je me tire d’affaire encore bien facilement à l’égal des camarades. Les plus graves celles de la tête dont la balle pénétra sous l’œil droit dont j’en ai perdu la vue à moitié jusqu’à présent pour ressortir dans l’oreille me la coupant à la sortie elle est parfaitement bien ressoudée à ce moment mais je n’y entend rien pour l’instant. L’autre fracture de l’avant-bras gauche légère amélioration les autres n’ont aucune importance grave sont pour ainsi dire guéries.

Comme je vous l’ai dit sur une carte j’ai cru connaître des nouvelles d’Emile par un infirmier dont je l’ai prié de prendre des renseignements à sa compagnie. Il aurait été blessé au bras et évacué sur Brévier dont il a certainement quitté cette localité.

Antonin Bochet est mort des suites de ses blessures après une agonie de 3 jours détail plus longuement plus tard.

Votre fils qui vous embrasse bien fort

Joseph 51 B Ch 8C à l’Hôpital St Maurice

Salle St Jules Epinal.


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| Lettre de Mme Morel à M Bochet (père)

St Dié 18 sept

 Monsieur.

 J’ai soigné pendant 2 jours votre fils en attendant son transfert à l’hôpital. Je lui avais promis de vous écrire dès que la poste serait rétablie.

Je regrette de ne pouvoir vous donner de renseignements précis sur son état, car plusieurs blessés ont été emmenés en Allemagne comme prisonniers. D’autres ont été dirigés à St Dié et y sont restés après la fuite des allemands. J’ai été les revoir 2 fois, je devais y retourner leur porter des livres et prendre leurs noms de manière à pouvoir donner des nouvelles précises mais l’autorité militaire ne laisse plus rentrer personne à l’hôpital.

Votre fils m’avait chargé de vous dire qu’il était assez gravement blessé : autant que je puis me souvenir une jambe cassée; il me semble qu’il n’avait pas eu de nouvelles de son frère et qu’il vous enverrait son adresse sitôt que cela lui serait possible.

J’ajoute que vous ne devez avoir aucune inquiétude pour ses jours car aucun des blessés emmenés n’était gravement atteint.

Veuillez je vous prie recevoir mes sincères salutations

a. Morel

à St Dié par Dijon

Vosges


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Lettre de Mme Morel à M Bochet joseph

Dijon le 14 avril 1915

Cher monsieur Bochet,

J’ai bien tardé à répondre à votre bonne lettre. C’est que de mon coté j’aurais voulu compléter vos souvenirs et que pour cela il me fallait un peu de tranquillité. Vous êtes venu à Dijon je crois le mardi 24 août, la veille un bataillon du 62e alpin est passé ici. ( dont votre frère faisait parti). Je les revois encore bien entrain, des chants aux lèvres, la vaillance au cœur des fleurs au lieu de baïonnette.

Le mardi matin on vint chercher mon mari qui servit de guide au bataillon jusqu’à Denipaire; vous rappelez vous cette violente canonnade, canons, mitrailleuses, fusils entremêlant leurs vacarmes derrière le montagne contre laquelle Dijon est abrité; là sans doute est tombé votre pauvre frère car le soir il y avait au bataillon bon nombre de manquants.

Quant à nous, nous nous étions retirés au moment de la bataille de Dijon dans une ferme plus rapprochée de St Dié. Dès que les allemands sont arrivés nous sommes rentrés chez nous. Inutile de vous dire qu’il y avait des boches partout. les habitants de la maison où vous étiez transporté se sont vus refuser l’entrée de leur demeure; je les ai logés chez moi et comme nous avions aperçu quelques morts je me suis offert pour soigner les blessés. J’étais inquiète de savoir ce qu’ils faisaient de nos pauvres soldats.

Il y avait au moins dans cette maison 50 blessés dont une vingtaine de français, dans une remise derrière plusieurs morts avaient été transportés. Vous étiez des nôtres le plus mal en point, c’est à dire le plus blessé, quoique deux m’ont paru mortellement atteints, l’un de Vallorcine en Haute Savoie est mort dans la nuit, l’autre a été évacué avec plusieurs autres en Allemagne, mais n’a pas dû survivre bien longtemps, il s’appelait Seigneur. Pour vous je vous ai trouvé sur un amas de linge, à même le plancher, sans chemise et complètement couvert de sang vous étiez avec un camarade dont je ne me rappelle plus le nom. Je vous ai mis une chemise et arrangé comme je pus.

Ce ne fut que dans l’après-midi que voyant que je n’arriverai jamais à suffire seule à tant d’ouvrage, je demandais aux jeunes filles qui étaient chez nous qui-est-ce qui voudrait bien m’aider; il y avait 3 demoiselles de 14 à 19 ans, elles auraient eu peur et n’ont pas osé me suivre. Ce que voyant Lucie m’a dit :   Maman, moi j’irai t’aider... " . Je vous avoue que pendant une minute, j’ai été fière; jamais je n’oublierai sa réponse; je la revois encore son pot de lait ou de tisane à la main versant à chacun une tasse et puis vous l’avez plus émue que les autres vous voyant plus malheureux; elle s’est beaucoup plus occupée de vous que je ne pouvais le faire car je ne pouvais pas beaucoup m’arrêter.

Le vendredi soir pourtant, je ne sais si vous vous le rappelez, j’ai été vous porter du potage très tard il était presque minuit; c’est que sous prétexte de voir dans les maisons s’il n’y avait pas de blessés, on avait réellement fouillé dans toutes les maisons abandonnées afin sans doute de se rendre compte s’il n’y avait pas de guet-apens préparé contre eux. J’ai dû les accompagner. Quelles angoisses j’ai éprouvées cette nuit là; il y avait au commencement du village une maison ( la 3e) entourée d’un mur, il n’avait pu trouver l’entrée de la cave; que de questions ils m’ont posée, toujours les mêmes, tandis que je me demandais par quel moyen j’allais pouvoir rentrer chez nous. Les 2 majors m’ont tiré de là; il restait 5 français à panser dans la première maison; nous sommes rentrés après et j’ai prié le major de me donner quelqu’un pour m’éclairer afin de vous porter de la soupe; quoique n’ayant jamais eu peur, ça ne me disait pas aux heures là d’entrer seule dans une maison où vous étiez les deux seuls vivants avec au moins une douzaine de morts au rez-de-chaussée. Le lendemain matin on vous transporta en face.

Quand vous voudrez bien me répondre vous m’expliquerez bien à quel endroit de Dijon vous êtes tombé; n’étiez vous pas en forêt ? Les parents du sous lieutenant Girard sont venus reconnaître leur fils. On est venu aussi mettre dans un cercueil le capitaine tombé au milieu du village; les jours derniers c’est la sœur du sous lieutenant Lémond qui est venu reconnaître son frère. Quant aux deux adjudants manquants dont vous me parlez, ils ne sont pas morts; je les ai soignés aussi; l’un monsieur Falette a une jambe amputée. L’autre Humby jean avait une fracture à une jambe et doit être actuellement guéri.

Pour ce qui est de la visite que je voulais vous faire à l’hôpital, je n’ai pas demandé de permission; la concierge qui est une amie à moi m’ayant dit qu’on en donnait à personne et puis ce jour là il arrivait beaucoup de blessés; je vous apportais des livres; j’espère qu’ils vous ont été remis sans cela vous n’auriez pu savoir que j’étais venue.

Dans cette bataille une chose aussi m’a étonnée; il n’y a presque pas de tombes allemandes, alors que leurs blessés étaient très nombreux et certainement plus atteints que les nôtres la preuve c’est que j’ai vu mourir 4 allemands pour 1 français. J’y ai réfléchi bien des fois.

Il y a près de chez nous 4 tombes françaises de 14 - 8 - 7 et 3 hommes; il y en a à peu près autant à l’autre bout du village malheureusement, beaucoup de blessés ont été dirigés sur l’allemagne tout de suite et vous avez encore eu bien de la chance de n’être pas au nombre de ceux qu’ils emmenèrent lors de leur retraite; parmi vous les deux adjudants, le sergent Ravand Savioz et deux ou trois des autres blessés à Dijon furent parmi ces heureux.

Je vais vous quitter ; il se fait tard et ma lampe baisse; en attendant le plaisir de vous lire je vous envoie avec toutes nos amitiés notre bon souvenir

 

albertine Morel

NB : si vous écrivez chez vous veuillez dire à votre soeur que Lucie lui répondra tout de suite après sa 1e communion qui aura lieue le 25 de ce mois. Elle me prie de vous transmettre avec son amitié ses voeux de complet rétablissement.



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Lettre de Mme Morel à M Bochet joseph

Dijon le 25 juin 1915

Cher monsieur Bochet

Comme vous êtes gentil et qu’il nous est doux d’avoir fait ce que nous devions, c’est à dire notre devoir quand l’occasion s’en trouve.

Quelle plus belle récompense aurions nous pu rêver, autre que la reconnaissance de ceux que nous avons eu le bonheur de connaître, nous témoignent.

Merci de vos jolies pensées, merci surtout pour l’attention, votre photo nous a surtout fait plaisir j’ai cru vous revoir, et puis cette image-ci effacera un peu l’autre la première, je ne puis ôter de devant mes yeux le spectacle que j’ai vu en ces deux jours d’août 1914. Je suis heureuse et Lucie et mon mari aussi car il s’intéresse beaucoup à vous; nous lui en avons tant parlé; que vous vous soyez tiré de ce mauvais pas vraiment vous avez eu de la veine.

J’espère et souhaite si jamais vous retourniez au feu, vous voir revenir en bonne santé; vous avez bien assez payé votre part de peines et votre famille aurait aussi assez d’un disparu, enfin ceci est la Destinée. Nous sommes ici aujourd’hui, demain peut-être plus..... Ils se mettent maintenant à nous envoyer des avions qui lancent des bombes presque tous les jours, faisant heureusement très peu de victimes. et puis on s’y habitue. Nous avons de nouveau des soldats ce sont des bretons pour la plupart; nous les accueillons le mieux que nous pouvons, comme en famille l’un d’eux à trouvé un joli mot pour exprimer leur reconnaissance, il a dit, ici c’est le foyer du soldat. Vous voyez que toujours il est doux de faire ce que l’on doit, car nous ne faisons que ce que tout le monde devrait faire en ces terribles épreuves; donner à ceux qui donnent si vaillamment leur sang pour nous , un peu d’affection, un peu de foyer et le bien-être dont on peut disposer. C’est si peu et cela leur fait tant plaisir, cela leur redonne tant de courage, pour nous le temps passe plus vite, ils apportent un peu de leur entrain, un peu de leur tranquille courage et nous paient ainsi en retour.

Pour le s. lieutenant Bonimont j’avais bien pensé que vous vous étiez trompé car M Lemond a été reconnu par sa sœur et il est juste à l’entrée du village, tandis que M Bonimond est tombé d’après ce que vous m’avez expliqué à l’endroit où on vous a relevé blessé.

Je me suis très bien reconnu sur votre plan, là où vous êtes tombé il y a une tombe 7 chasseurs et 1 s lieutenant si jamais vous venez, je pourrai vous montrer par où vous êtes passés.

Une petite histoire en parlant du lit dans votre chambre où il n’y avait qu’un boche, il ne voulait jamais boire pour commencer bien qu’une fièvre ardente le dévorait et quand l’infirmier un coup est monté il lui a parlé alors il a fait oui; quand j’ai voulu lui donner à boire, je me suis aperçu qu’il avait son sabre nu en travers de sa tête. Je l’ai tranquillement ôté, il n’a rien dit mais il devait celui là avoir une fière peur des Français.

Je ne me suis jamais rappelé le nom du camarade qui était avec vous dans cette chambre, le savez vous ? Autre chose aussi aviez vous encore votre plaque d’identité, on en a retrouvée très peu sur les morts. Est-ce qu’ils enlevaient aussi les plaques ?

Messieurs Humbergent, Savioz, Falette m’ont envoyé de leurs nouvelles.

J’en ai eu de M Ravanel par la veuve d’un blessé qui est mort dans la grange en face. On est encore venu reconnaître un soldat Couttet de Chamonix . C’est son frère actuellement soldat à St Dié qui s’en est occupé c’est triste ces choses là.

Sous peu nous vous enverrons une photo de nous car à l’occasion nous irons nous faire photographier. Votre sœur possède Lucie , l’avez vous trouvée bien; elle y paraît brune quoique très blonde avec des yeux bleus.

Je vous quitte, n’ayant plus de place , heureuse toujours quand j’aurai de vos nouvelles et vous envoie notre affectueuse amitié.

 

albertine Morel


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